Starwax magazine

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newsfévrier-2021

DAIDAL TRIO / INTERVIEW & AQUARIUS EP

DAIDAL TRIO / INTERVIEW & AQUARIUS EP

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Daidal est un groupe de nu jazz, originaire de Strasbourg, mêlant les instruments acoustiques et les machines. Le trio sort « Aquarius », un Ep autoproduit qui explore le thème de la mer et rend hommage au navire humanitaire affrété par l’association SOS Méditerranée. Issus de la scène rock alternative Julien, Yannis et Cédric, à leurs débuts, formaient Fuglasker, un groupe aux influences post-rock. En 2019, ils recrutent Arsène Ott, un saxophoniste et fondent Daidal. Les compositeurs, également cinéphiles, nous parlent de leurs inspirations, leur parcours. Ils décrivent leur volonté de fusionner les sonorités organiques avec les textures synthétiques afin de les traiter minutieusement jusqu’à ce que la dissociation entre elles ne devienne que minime. Le tout, dans une volonté d’inciter l’auditeur à se perdre et à lâcher prise. Entretien.

Vous formiez le groupe Fuglasker, aujourd’hui Daidal…
Dans sa première version, le groupe Fuglasker était composé de trois membres (Julien Meyer, Yannis Rabotas, Cédric Fonné) et s’inscrivait dans la tendance électro rock progressif. En 2009, le trio rencontre le saxophoniste Arsène Ott lors d’une improvisation dans la galerie d’art Iwan à Strasbourg. Pendant un temps, le groupe fut un quartet et nous voulions marquer ce changement en adoptant le nom de Daidal. Nous revendiquons de nombreuses références liées à la mythologie grecque, du fait de la nationalité grecque de Yannis, mais aussi parce que la figure du labyrinthe est à la fois prégnante sur le fond. Toute aventure musicale est une expérience initiatique et la forme, les circonvolutions du labyrinthe se prêtent à merveille à nos boucles et explorations sonores. Ce n’est que rétrospectivement que nous nous sommes amusés à relever que nous nous étions rencontrés par le biais d’un ami architecte, et que sa galerie d’art était située rue du fil. Comme quoi, nous étions en accord avec nous-mêmes ou notre destin. En 2016, le groupe s’est resserré pour devenir un trio et collabore régulièrement avec des musiciens strasbourgeois membres du Collectif l’Assoce Pikante (Yves Béraud : accordéon, Ruben Tennenbaum : violon, Etienne Gruel : percussions, Lior Blindermann : oud). Concernant nos formations musicales respectives, chacun vient d’horizons différents mais pas opposés. Julien est certainement celui qui maîtrise le mieux l’aspect technique et électronique de l’outil informatique appliqué à la musique. Il est à la fois l’ingénieur-son du groupe et aussi un acteur essentiel au projet dans le traitement des sons en temps réel et l’interaction avec les instrumentistes. Arsène a beaucoup écouté et pratiqué le jazz dans ses différentes formes. Mais comme tout bon jazzman qui se respecte, il peut passer du vieux blues du Delta aux compositions les plus pointues de John Cage en passant par Led Zeppelin. De ce parcours, il garde le goût pour le mélange, la fusion entre les sonorités d’instruments anciens comme le bayton Conn des années 20, des saxos ténor des années 20 ou 50, becs des années 50 et de boîtes à effets analogiques. Enfin, Yannis a commencé la musique en pratiquant avec son père le style grec qu’on appelle Rebetiko en jouant du bouzouki et de la guitare. Mais son véritable instrument qui fut un coup de cœur est l’harmonica diatonique qu’il customise en explorant différents accordages. Cela lui permet d’explorer des techniques de jeu inhabituelles ou virtuoses, tout en gardant l’expressivité et le timbre si particulier aux harmonicas diatoniques. Yannis manie également les pédales de boucles avec une fluidité bluffante.

Quels sont les musiciens qui vous ont inspirés ?
Comme beaucoup de groupes, nos influences sont multiples, allant du nu ou électro jazz, blues, rock, trip-hop ou musiques traditionnelles. Voici une petite liste rapide et forcément partielle des artistes qui nous ont inspirés : Charles Mingus, Miles Davis, Thelonious Monk, Son House, Oum Kalthoum pour leur inventivité et leur singularité. Tricky (nous avions fait une première partie lors de l’un de ses concerts à la Laiterie à Strasbourg), Amon Tobin, Nils Petter Molvaer, Erik Truffaz,Jon Hassell, John Surman, The Comet is coming, pour la beauté de leurs musiques, mais aussi leur capacité à créer des mélanges, de naviguer entre les univers électroniques et acoustiques. Morphine, Sonic Youth pour cette capacité à mobiliser l’énergie du rock au travers d’une instrumentation réduite et originale, mais aussi à inviter à une écoute intérieure, etc. La liste est sans fin.

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Quel est le matériel que vous avez utilisé pour produire « Aquarius » ?
Nous avons travaillé en home studio pour les répétitions, la création et même l’enregistrement et le mixage. La prise de son des instruments acoustiques comme l’harmonica ou le saxophone est basique avec une carte son et des micros classiques. Ensuite ce sont principalement des instruments logiciels pour le coté electro et traitement du son : Ableton live, Max for live, une série de plugins et des contrôleurs (Akai MPD32, Lemur sur tablette tactile). Une petite touche analogique quand même avec un pré-ampli à tube pour donner du caractère à certains sons électroniques. La dernière étape du mastering a été confiée à Kilohertz, un studio professionnel. Le morceau « Aquarius » commence par une programmation batterie/basse synthé qui tourne sur Ableton Live, puis les instrumentistes enchaînent une série de phrases qui sont bouclées et superposées. Sur ce morceau, le son des boucles est radicalement modifié au fur et à mesure jusqu’à obtenir un son proche des vieux orgues Hammond. Sur cette base sonore les instrumentistes dialoguent en faisant des solos qui se répondent. Puis, Julien va traiter le son en rajoutant des effets (distorsions, delays, echos, etc) et à ce moment, l’accent est porté sur l’aspect purement electro de la musique. Cette forme d’interaction machine/instrument est une formule qui nous convient pour le live et aussi pour la composition nous permettant d’explorer des idées musicales et de travailler la matière sonore en tant que telle.

Quelles sont vos inspirations pour cet Ep ?
Nos inspirations pour cet Ep sont cinéphiles, mais pas seulement. Nous sommes aussi sensibles au monde qui nous entoure et nous voulions rendre hommage au bateau éponyme affrété à l’origine par SOS Méditerranée pour venir en aide aux migrants. Le communiqué de presse détaille ce fait comme une sorte de background culturel ou spirituel à nos musiques. Il ne s’agit nullement d’illustration sonores, de récits ou de thèmes de société, mais plutôt de faire entrer en résonance nos morceaux avec des éléments extérieurs. Notre musique ne veut rien dire, en tant que telle, mais nous trouvons malgré tout intéressant d’associer les opérations de sauvetage (anciennement d’Aquarius, aujourd’hui d’Ocean Viking) à l’écoute d’un morceau comme « Aquarius », on peut y trouver un groove propre à la houle de la Méditerranée, mais aussi une tension et un apaisement qui n’est pas sans évoquer les épopées dramatiques des migrants. De même, les univers de « Cliques et cloaques » ou « Deep end », évoquent à leur tour des expériences particulières, de l’ordre de la déambulation, de la perte de repères, parfois aussi du burlesque, comme elles peuvent se rencontrer dans les films ou romans éponymes.

Qu’est ce qui diffère par rapport aux autres Eps ?
Nous nous sommes rendus compte lors du choix des titres pour l’Ep que les trois compositions correspondaient chronologiquement au début, au milieu et à la dernière phase musicale du groupe en tant que trio. Nous avons l’impression si ce n’est d’avoir trouvé une formule plutôt un son et une façon à la fois d’écrire, de composer de retoucher à notre rythme sans subir de pression commerciale et cibler un public pour plaire. Au-delà du son des instruments « traditionnels » (saxophone, harmonica) nous voulons amener l’auditeur à percevoir le traitement électronique sur la matière sonore, sa transformation au point de devenir méconnaissable, en tant qu’expression esthétique à part entière. Une façon de glisser d’un univers familier à un monde étrange, une manière aussi de jouer avec la mémoire de l’auditeur qui parfois peut avoir l’impression de retrouver ou de reconnaître une séquence sonore.

Combien de temps avez-vous mis pour produire cet Ep ?
En devenant un trio, nous avons senti le besoin de continuer à créer, de ne pas nous reposer sur un répertoire qui se figerait. Il y a aussi l’excitation de commencer un morceau à partir d’une rythmique asymétrique, d’un riff, et collectivement tester, arranger, revenir sur une idée ou l’abandonner. Nous nous donnons le temps de faire mûrir nos compositions sans être pressés par un quelconque agenda commercial. Les sorties Ep pour nous sont un moyen de faire partager notre musique avant la sortie de l’album auquel nous restons attachés en tant qu’œuvre, reflet d’un instant.

Quel impact et quelles émotions voulez-vous que l’auditeur ressente en écoutant votre Ep ?
Nous cherchons surtout à amener l’auditeur à faire le pari d’être surpris, d’errer dans ses propres émotions, mais aussi son propre inconscient à travers notre musique, de se perdre, de retrouver son chemin. Nous souhaitons que les premières écoutes de nos morceaux soient comme des expériences, un peu comme si nous emmenions nos auditeurs au milieu des méandres de la création, mais aussi en leur proposant des rivages ou accoster, s’oublier. Notre philosophie est labyrinthique, il faut savoir se perdre pour mieux trouver sa voie, sa place. Nous aimons penser nos compositions comme des petits rites initiatiques où le son est le médium, si ce n’est de la transe, d’une forme de méditation auditive active. D’où cette phrase sublime de Maupassant : « la musique boit mes pensées ».

Avec quels artistes aimeriez-vous travailler et sur quels labels aimeriez-vous signer ?
Si on a le droit de rêver alors nous dirions : Ninja Tune, Dj Krush. Plus proche de nous, le label « Ici d’ailleurs » nous attire beaucoup par sa diversité et par sa ligne éditoriale dans le choix des artistes qu’il produit. Par exemple nous nous sentons proches de Chapelier Fou dans sa manière d’aborder la musique.

Texte par Sabrina Bouzidi / Photos par Richard Beique et Laurent Waechter