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FOCUS / BRIAN ENO : OBLIQUE STRATEGIES & AMBIENT MUSIC

FOCUS / BRIAN ENO : OBLIQUE STRATEGIES & AMBIENT MUSIC

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Après avoir fréquenté les écoles d’art pour y étudier la peinture et la musique contemporaine, Brian Eno rencontre, en 1971, Brian Ferry qui lui propose d’intégrer Roxy Music. Il n’y restera que deux ans, le temps de marquer de son empreinte synthétique les deux premiers albums studio de ces pionniers du glam rock, puis débutera une carrière solo qui le verra tenter de concilier mainstream et avant-garde, en fonction de ses différents projets et collaborations. Quatre rééditions confirment la donne…


Désormais plus connu du grand public pour avoir produit U2 que pour ces précoces faits d’arme, Brian Eno est unanimement considéré comme une figure tutélaire de la pop music, une référence incontournable, sans que chacun ne soit tout à fait en mesure d’en expliquer la raison, son aura persistante de gourou électronique éclipsant parfois jusqu’à son œuvre même. Dans les années 70, Brian Eno est sur tous les fronts. Il joue un rôle majeur dans l’orientation prise par la trilogie berlinoise de Bowie (« Low », « Heroes » et « Lodger »). À défaut d’en être le producteur (rôle dévolu à Tony Visconti), il est responsable de la place centrale qu’y occupent les synthétiseurs et influence le résultat final en imposant en studio ses Oblique Strategies, jeu de 113 cartes qui s’adressent aux musiciens, prodiguant des conseils ou posant des questions, obligeant l’esprit à changer d’angle de réflexion (photo ci-dessous). Sur cette même période, il produit des albums pour Devo (audio ci-dessous), Talking Heads (audio ci-dessous), John Cale, Michael Nyman ou Ultravox, trouve le temps d’apparaître sur des disques de Nico, de Robert Wyatt et d’enregistrer ses collaborations avec Jon Hassell ou Robert Fripp. Il embrasse le meilleur du rock anglais, qu’il soit glam ou progressif, préfigure successivement le punk et le post-punk, collabore avec la crème du krautrock (Jacki Liebezeit, Hans-Joachim Roedelius, Dieter Moebius…), s’installe aux États-Unis en pleine explosion no wave et mixe musiques électroniques et world (« My Life In The Bush Of Ghosts », enregistré en 1980 avec David Byrne) avant tout le monde…

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En 2017, Virgin a déjà réédité quatre des premiers albums solo de Brian Eno, sortis entre 1973 et 1977, piqûre de rappel salutaire pour ceux qui l’auraient oublié à quel point la décennie suivant son départ de Roxy Music a été prolifique. Si « Here Come the Warm Jets », dont il a débuté l’enregistrement tout de suite après être libéré de Brian Ferry, hésite encore entre glam rock et expérimentations sonores, « Taking Tiger Mountain (By Strategy) » (1974) « Another Green World » (1975), puis « Before and After Science » (1977) sont autant d’étapes le poussant progressivement vers la deuxième option, sans qu’il ne délaisse jamais, toutefois, l’immédiateté pop de ses débuts, en témoigne le potentiel tubesque de chansons comme « The True Wheel » ou « King’s Lead Hat ».



Dès 1973 et « Pussyfooting », son album en duo avec Robert Fripp (acte de naissance officiel des fameux frippertronics, Brian Eno s’est aménagé en parallèle à cette production rock, un espace d’expérimentation et d’exploration de la « musique d’ameublement » chère à Erik Satie. C’est cette facette de son œuvre, l’ambient, chapelle dont Brian Eno est considéré comme l’un des fondateurs et principaux théoriciens, qu’explore une nouvelle vague de quatre rééditions disponibles depuis la fin du mois dernier. Le premier de la liste, « Discreet Music » (stream ci-dessous), qui date de 1975, est souvent considéré comme l’album fondateur de l’ambient. L’histoire veut que celui-ci lui ait été inspiré par un séjour à l’hôpital consécutif à un accident de voiture. À cette occasion, un ami en visite lui met, à sa demande, un disque à un volume trop faible, juste avant de le quitter. Le son de la harpe s’en échappant couvre à peine le bruit de la pluie à l’extérieur. Seul et dans l’incapacité de se lever pour monter le son, Eno expérimente alors une nouvelle façon d’écouter la musique qui influence la composition des quatre plages d’un disque que n’auraient pas renié les compositeurs minimalistes de l’époque, Steve Reich et Philip Glass en tête. Il sera suivi, en 1976, de « Music For Films », compilation de 18 titres courts initialement proposés à des réalisateurs afin que ceux-ci les incluent dans leurs films à venir et, en 1978, de l’un de ses disques les plus célèbres, « Music For Airports » (sous titré « Ambient 1 » – full Lp ci-dessous), qui voit Eno être accompagné de Robert Wyatt au piano et Conny Plank à la production. Suivront « The Plateaux of Mirror » avec le pianiste Harold Budd et « Days of Radiance » avec Laraaji (respectivement « Ambient 2 » et « Ambient 3 »), tous deux sortis en 1980 mais qui n’ont pas été inclus par Virgin dans la présente série de rééditions. Enfin, en 1982, sortira le très sombre « On Land » (« Ambient 4 »), enregistré avec Bill Laswell, Jon Hassell et Daniel Lanois, qui clôture la première partie d’une carrière solo qui sera ensuite essentiellement consacrée à l’ambient et au sound design.



Comme pour les quatre précédentes rééditions, ces disques ont fait l’objet d’un remastering aux studios Abbey Road. Ils sont disponibles en version standard et en version Deluxe, avec une magnifique pochette gatefold et un vinyle 180 grammes garanti « half speed mastering », tournant, donc, en 45 tours pour une meilleure qualité de son. N’étant ni pigiste pour Sono Magazine ni pourvu d’oreilles plus performantes que la moyenne, je ne me risquerai pas à comparer les deux versions entre elles, ou aux pressages originaux, mais me contenterai d’encourager vivement le lecteur à découvrir ou redécouvrir, et ce, peu importe le support, ces classiques qui démontrent l’influence directe du travail de Brian Eno sur plusieurs générations de pionniers des musiques électroniques, de The Orb à Boards of Canada en passant par The KLF ou Aphex Twin. Il est, en effet, temps de considérer à sa juste valeur l’œuvre d’un musicien dont l’influence, directe ou indirecte, sur l’ensemble de la production musicale actuelle est largement aussi importante que celle d’autres artistes (au hasard Kraftwerk) systématiquement désignés par l’histoire officielle comme uniques pionniers de l’utilisation de l’électronique dans la pop music. Pour Brian Eno, « L’ambient music doit pouvoir ménager plusieurs niveaux d’écoute sans en privilégier un en particulier : elle doit être aussi négligeable qu’intéressante ». Une déclaration d’intention plus que jamais d’actualité en ces temps d’hyper-connectivité et d’omniprésence de la musique.

Par Julien Vuillet