Starwax magazine

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archivesseptembre-2019

INTERVIEW BLICK BASSY / L’ETOFFE DES HEROS

INTERVIEW BLICK BASSY / L’ETOFFE DES HEROS

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Blick Bassy est l’auteur de « 1958 », un remarquable concept album consacré au militant politique Ruben Um Nyobè alias Mpodol. Entre deux dates d’une tournée conséquente, le chanteur et écrivain camerounais évoque pour Star Wax ce disque et la politique africaine du jour, avant de commenter le collectif Roseaux ou ses musiciens préférés.


Votre dernier album évoque la mémoire du leader indépendantiste camerounais Ruben Um Nyobè alias Mpodol. Pourquoi cet hommage ?
Je pense qu’à l’instar des Africain de ma génération, je passe par des questionnements existentiels. Ces interrogations m’ont conduit à remonter ma propre histoire afin de comprendre pourquoi nos territoires sont toujours aussi fragiles, alors que d’autres pays prospèrent. Tout m’a ramené à ceux qui voulaient un futur différent, en l’occurrence Ruben Um Nyobè et ses camarades de lutte. C’est un appel à la reconstruction de ce qu’est devenu le Cameroun, aujourd’hui dans une mauvaise passe. C’est également un moyen, maintenant que nous sommes appelés à connaître un destin commun, pour les exploitants de reconnaître leurs responsabilités, de sortir des discours politiques biaisés.

Son destin tragique n’est pas sans rappeler celui d’un Patrice Lumumba ou d’un Thomas Sankara…
Absolument, ce qui démontre une fausse décolonisation, car tous ceux qui voulaient une véritable indépendance ont été tués et remplacés par des marionnettes à la solde du colon. Soixante ans plus tard, nous y sommes encore…

Au-delà de l’histoire du Cameroun, n’est-ce pas un message panafricain qui transparait ?
Oui car c’est le même scénario qui a été appliqué à tous les pays colonisés. Et c’est la même pathologie que nous portons aujourd’hui, de manière consciente ou inconsciente, car nous essayons de nous construire sur une structure en inadéquation totale par rapport à l’environnement et à l’écosystème dans lequel nous avons grandi. La plupart de nos dirigeants ont des cerveaux spoliés par tout ce qui s’est passé mais aussi parce qu’ils ont été éduqués pour servir les colons. Ils se battent pour leur montrer qu’ils sont de bons élèves tout en servant leurs intérêts, pas ceux de leurs peuples.

Comment avez-vous articulé cet album ?
J’ai d’abord rencontré des témoins de l’histoire camerounaise. Puis j’ai beaucoup lu sur la destinée de ce pays, sur celle d’Um Nyobè. Ensuite j’ai composé les musiques, puis les textes. J’ai amassé deux cents mélodies, pour en garder une douzaine. Avant de travailler sur les arrangements.

« Sango Ngando » vire au conte social…
L’histoire de « Sango Ngando » vient pointer du doigt notre responsabilité. Malgré ce passé trouble et pesant, c’est à nous de continuer les combats de Ruben Um Nyobè, Ernest Ouandié ou Félix-Roland Moumié…

Et « Bès Na Wé » est empreint de philosophie …
Comme pour « Sango Ngando », je rappelle ici que tout commence par l’autre, à travers un regard, un sourire, car nous ne sommes pas faits pour vivre seul.

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Vos compositions ne sont pas sans rappeler les climats poétiques de Brian Eno voire Robert Wyatt…
Ce sont des musiciens que j’aime beaucoup, mais j’avoue que ce ne sont pas ceux qui m’inspirent le plus, même s’il peut y avoir des ambiances rappelant le travail de ces grands messieurs, j’en suis honoré.

Au plan esthétique vous prônez la concision…
Oui j’aime aller à l’essentiel. Nous vivons une période difficile, socialement et culturellement parlant. L’arrivée des nouvelles technologies et la transition digitale ont fortement impacté nos sociétés actuelles. Nous sommes submergés d’informations et le moment présent n’est pas déjà consommé que nous passons à autre chose. Il est donc essentiel d’aller au but, c’est ce que j’essaie de faire.

Votre regard sur la scène musicale camerounaise contemporaine ?
Le Cameroun et beaucoup d’autres pays africains connaissent une dynamique incroyable. La scène urbaine a ainsi connu une évolution importante et a permis d’imposer la musique africaine sur l’échiquier mondial. Je suis donc assez optimiste quant à l’avenir de la musique sur place, à condition que la structuration et la viabilisation du secteur se fassent…

Etes-vous toujours en contact avec Richard Bona et Lokua Kanza ?
Oui Richard et Lokua sont des grand frères et amis.

Pouvez-vous évoquer votre participation à Roseaux ?
Roseaux est un superbe projet porté par trois amis, le violoncelliste Clément Petit, qui joue sur mes albums et sur scène, le Dj Emile Omar qui est très cultivé, et l’excellent multi-instrumentiste Alex Finkin. Ils m’ont proposé de faire quelques titres. Je n’ai pas hésité une seconde. (Vidéo ci-dessous).



Vos impressions concernant le retour du disque vinyle ?
C’est une bonne nouvelle car cela montre que les gens ont encore besoin d’écouter de la musique dans des conditions optimales. Cette industrie n’est pas morte, bien au contraire.

Trois albums qui ont marqué votre œuvre et pourquoi ?
« What’s Going On » de Marvin Gaye. C’est un des chanteurs les plus marquants. Je me suis longtemps inspiré de sa façon de poser sa voix. Puis « Sodom na Gomorah » d’Eboa Lottin. Il s‘agit d’un musicien camerounais influent auprès des personnes de ma génération. C’était un mélodiste hors pair. Enfin « Grace » par Jeff Buckley. J’aime beaucoup les arrangements et sa manière de chanter. C’était un artiste incroyable.

Quels souvenirs gardez-vous de votre expérience littéraire via le roman « Le Moabi Cinéma » ?
J’adore l’écriture. Ce roman m’a donné envie d’aller plus loin, de titiller mon imagination. Je recommencerai.

Vos projets ?
Il y a bien sûr la tournée dans le sillage de « 1958 ». Mais également l’adaptation du livre « Le Moabi Cinéma », au travers d’un moyen métrage. Puis le lancement de mon label. Ou bien encore la deuxième édition de Show-me, un forum pour artiste DIY que j’ai mis en place. Et l’écriture d’un nouveau roman…

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Blick Bassy : 1958 (No Format/Tôt ou Tard). Blick Bassy sera en concert le vendredi 18 octobre 2019 au Magic Mirrors de Tourcoing, dans le cadre du Tourcoing Jazz Festival.


Propos recueillis par Vincent Caffiaux / Photo par Justice Mukheli