Starwax magazine

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newsoctobre-2018

FOCUS / BASQUIAT AU DIAPASON

FOCUS / BASQUIAT AU DIAPASON

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L’exposition actuellement consacrée au peintre Jean-Michel Basquiat à la Fondation Louis Vuitton de Paris résume le génie de l’artiste new-yorkais. Source d’inspiration évidente, la musique est présente au travers de ses tableaux mais également via ses travaux de producteur pour le poète Rammellzee et d’interprète avec les laborantins de Gray. Bouillonnante, cette activité renvoie à nos sociétés plurielles, loin du pesant qualificatif néo-expressionniste encore trop souvent utilisé pour désigner l’œuvre du radiant child.


Le jazz
Jean-Michel Basquiat aime créer en écoutant du jazz ou de la musique classique. Lui-même influencé sur le tard par les improvisations de Harlem, Maurice Ravel rythme ainsi les travaux du peintre. À commencer par le célèbre « Boléro » et son obsédant thème annonciateur de la musique en boucle. Afro-Américain revendiqué, Basquiat ne se contente pas ici d’écouter mais célèbre également des figures du be-bop comme Charlie Parker, Dizzy Gillespie ou Max Roach. Son tableau « Horn Players » (voir ci-dessous) confirme l’ascendance de cette révolution musicale d’après-guerre sur son œuvre. Comme le tourmenté Jackson Pollock, habitué des clubs jazz de Greenwich Village et véritable marqueur visuel du bop, Basquiat sublime les compositions obliques et la destinée tragique de Bird avec le poignant « CPRKR ». Addition de créativité et de fatalisme, le sentiment diffusé par ce faire-part de décès est sans appel… Sous-représenté dans sa production picturale, le registre créole est toutefois exprimé de manière admirable en 1984 par le tryptique « Zydeco ». Cette œuvre fait référence aux musiciens louisianais adeptes du style zaricot, comme le rappelle la fève peinte sur le panneau central. Singulière, cette pièce imprégnée par le bayou fait naturellement écho aux racines haïtiennes de l’artiste.



Gray
Fondé en 1979 par le performeur Michael Holman et Jean-Michel Basquiat, Gray est alors le baromètre de la scène musicale underground new-yorkaise. Le nom de la formation est en soi une mise en abyme puisqu’il provient de l’illustre traité anatomique qui sert de fondement à Basquiat. Complété par Nick Taylor, Justin Thyme et le comédien et compositeur Vincent Gallo, Gray télescope les pièces sérielles de Steve Reich et le talk over, les dissonances du free jazz et les prémices de l’électro. Leurs sets foutraques au CBGB marquent durablement les esprits. À l’instar de David Byrne ou Brian Eno, Gray et ses compositions cubistes (où Basquiat se distingue à la clarinette) héritent du cut-up cher à Williams Burroughs et Allen Ginsberg. À ce titre, ce groupe conforte le Djing naissant, pour le moins au plan technique. Certains des titres de Gray sont parus en 2010 chez Plush Safe Records, sous le titre « Shade Of… ». Quatre compositions de Jean-Michel Basquiat y sont intercalées dont le terrifiant « Suicide Hotline ». À noter la participation de Michael Holman au script de « Basquiat », le biopic réalisé en 1996 par le peintre Julian Schnabel.

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Rammellzee
Proche de Jean-Michel Basquiat, Rammellzee est certainement une des figures les plus singulières de la scène graphique de la fin des années 70. Ses costumes ou masques (notamment Crux The Monk et son impressionnante ligne rétro-futuriste) et ses œuvres à la typographie souvent complexe ternissent l’aura de nombre de ses homologues, même les plus respectables. En 1983, Basquiat produit ce dernier et K-Rob via le maxi « Beat Bop ». Parangon de rap old school, cet enregistrement aujourd’hui réédité en vinyle de couleur par les Londoniens de Get On Down fait la part belle aux beats et phrasés funky. Le son du clavier analogique Prophet 5 est typique de l’époque. Et Al Diaz, complice de Basquiat période SAMO, joue des percussions. Basquiat réalise également la pochette du Ep (voir ci-dessous). Le visuel impose la touche du peintre et notamment sa fameuse couronne, tout en déclinant des mots-clés qui relèvent de l’industrie musicale comme la version, le test pressing ou bien encore le label d’origine, ici Tartown Record. Tiré à 500 exemplaires, le disque original est estimé en ligne à 800 euros. Mais une sérigraphie s’est arrachée en 2016 chez Artcurial pour la rondelette somme de 4290 euros…



New York
À la fin des années 70, la grosse pomme est au bord de la faillite. Ironie du sort, la baisse des loyers dans le Lower East Side attire une foule de musiciens. Héritiers de la vague punk américaine, Glenn Branca et DNA lancent le mouvement no wave autour duquel gravite Jean-Michel Basquiat. Expérimentale et déjantée, cette scène basée au Mudd Club prône une ouverture d’esprit salutaire. L’excellent docu-fiction « Downtown 81 » de Edo Bertoglio évoque largement ce courant mutant. Les prestations de Kid Creole And The Coconuts ou de James Chance avec le tromboniste Joe Bowie sont soigneusement captées. Soutien indéfectible, Debbie Harry de Blondie puise son inspiration auprès de Basquiat (elle lui achète une de ses première toiles) mais aussi au contact des rappeurs Fab 5 Freddy et Grandmaster Flash. Auteur de la bande dessinée « Hip Hop Family Tree », Ed Piskor rappelait il y a un an, dans les colonnes de Star Wax, le rôle de la chanteuse au sein de ce creuset avec le morceau « Rapture ». Le clip est devenu légendaire. Pour l’histoire, c’est Jean-Michel Basquiat qui incarne le Dj… Une belle photo en noir et blanc de Lynn Goldsmith témoigne de ce tournage (voir ci-dessous).



L’exposition consacrée à Jean-Michel Basquiat est visible à la Fondation Louis Vuitton de Paris jusqu’au 14 janvier 2019.

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Par Vincent Caffiaux / Photo par Tseng Kwong Chi