Starwax magazine

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archivesfévrier-2014

AYENALEM / INTERVIEW

AYENALEM / INTERVIEW

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Tous unis par une même passion pour la musique, et réalistes quant à son industrie, nous avons rencontré les membres d’Ayenalem. Focus sur un groupe de rap acoustique indépendant et particulièrement prometteur, l’occasion de revenir sur la sortie à l’automne dernier de leur 3e album avec tous les musiciens dont Tisba le beatmaker.


En parallèle de votre parcours dans la musique, vous êtes étudiants ? Salariés ?
Ayenalem : Aucun étudiant. Tous salariés. Maya est ingénieur du son pour Boney Fields (invité sur leur dernier LP « Amnésie passagère » – NDLR).
Lasta : Personnellement, j’ai toujours eu un boulot à côté de la musique parce que je ne pensais pas pouvoir vivre que de ça. Je fais de la musique depuis mes 16 ans, je travaille depuis que j’en ai 19, mais je n’ai jamais mis les deux dans la même case. J’ai étudié et travaillé en pensant que de toute manière, je ne vivrai jamais uniquement de la musique.

Quelle connaissance avez-vous de la musique ?
Maya : Tisba a fait le conservatoire. Moi j’ai étudié la musicologie à St Denis. Mais j’ai aussi une longue pratique de la guitare en amateur, initiée en MJC.
Tisba : Moi voilà, j’ai une formation classique. J’ai étudié la trompette de façon classique, et ça a forgé mes bases.
Maya : Ceci dit, dans l’ensemble, on est quand même assez autodidactes.

Donc pour en revenir à l’aspect acoustique d’Amnésie passagère, les phrasés de cuivre, ce ne sont pas des samples ? Inutile de chercher après…
Maya : Sur le morceau « Flashback », t’as un long solo joué par Boney Fields, qui est un trompettiste, ami de Lucky Peterson.
Tisba : Le refrain sur « En attendant », et sur « Des Km », ce sont des parties que j’ai jouées.

Les phrasés de guitare semblent très influencés par le rock-métal, et la musique africaine.
Maya : C’est marrant parce qu’en fait, je n’écoute presque pas de métal. Non pas que je n’aime pas, simplement ça ne fait pas partie de mon bagage musical. Après le rock, oui. Je joue beaucoup comme les musiciens de rock anglais, Radiohead et Blur par exemple. Pour ce qui est de la musique africaine, on me fait souvent la remarque pour certains riffs ; mais en fait ce n’est pas du tout pensé en ce sens. J’adore ce type de phrasés mais ce n’est pas dans cette optique là que je le travaille.

Pour en revenir au hip hop, quelles sont les principales influences lyricales des emcees ? Vos premiers souvenirs de rap ?
Tisba : Mes premiers souvenirs, c’est bien sûr MC Solaar, H I P H O P, mais c’est vraiment NTM qui m’a influencé : « La fièvre », « Chacun sa mafia », leurs passages télévisés. C’est à partir de ce moment que j’ai considéré le rap comme le son que je préférais, et que j’avais vraiment envie de fouiller là-dedans. Ce qui fait que quand j’allais acheter des skeuds, c’est principalement dans les bacs de rap que je m’attardais.
Lasta : Je me rappelle très très bien quand « Affirmative action » est sorti. Le premier cd que j’ai eu, c’était à l’école primaire, The Fugees « The score ». Je ne faisais pas encore de classification musicale, c’était juste de la musique que je kiffais. Mes parents écoutaient beaucoup de blues, de rock, et je trouvais que ça ressemblait à ce qu’ils écoutaient. Le premier cd qui m’a vraiment permis de comprendre ce que c’est que le rap, c’est IAM, « l’école du micro d’argent ». Tout petit, j’avais vu MC SOLAAR en concert à Argenteuil, mais je ne comprenais pas toutes ses paroles. Il avait des textes super bien mais je n’étais pas en âge de les comprendre. Il y avait aussi Assassin « Touche d’espoir ». J’avais la compil’ Collectif Rap, où il y avait plein de morceaux de Less du 9, Mafia Trecé, des groupes que je n’ai pas spécialement suivi par la suite. J’ai retrouvé ces morceaux récemment et ça n’a pas pris une ride. « Mauvais chemin » de Yannick, c’est quand même le mec qui a fait « Ces soirées-là ». Mais là, il est au niveau d’un Lunatic. C’est les premiers sons qui m’ont permis de réaliser que le rap, c’est un truc spécial.
Omega : Alors moi c’est surtout dancehall, les sons un peu énervés des Antilles et de la Jamaïque. Et puis il y a toujours cette influence du hip hop et du rap. Bien sûr, IAM et NTM, mais aussi beaucoup de groupes du 95, comme Ärsenik. Mais c’est surtout dancehall. Le reggae, je m’y suis mis un peu plus tard, quand j’ai ressenti le besoin de m’ouvrir à une musique plus consciente. Et j’ai kiffé également. C’est ce qui manquait au côté énervé du dancehall, où t’as envie de gueuler en jouant sur les mélodies surtout pour faire sauter les gens. Après, je ne me limite pas à 2 ou 3 styles, parce que j’écoute vraiment de tout, classique, jazz, musique africaine, sud-américaine. J’aime bien aller fouiller dans tous les styles, et il y a forcément des sons qu’on aime bien. Après, t’essayes de retranscrire tout ça dans le flow et dans les textes.
Maya : C’est vrai que le hip hop c’est un truc qui me fait kiffer, mais je suis arrivé un peu plus tard dans cet univers. J’ai découvert le Wu Tang au lycée. C’est vraiment ça qui m’a plongé dans le rap. En 1993, RZA a produit 7 albums et il n’y a rien à jeter, pas une track ratée. En plus à l’époque le rock commençait à stagner un peu ; on ne trouvait plus de trucs nouveaux. D’autres sons m’ont aussi beaucoup influencé, comme Portishead et le trip-hop, c’est des mecs qui ne juraient que par le hip hop.
Lasta : Prince Paul et DJ Premier aussi, ils ont sorti de très gros albums. Le premier Nas « Illmatic » sorti en 1993 n’a pas pris une ride non plus. Tu l’écoutes aujourd’hui, on dirait que c’est sorti en 2007. Il y a un côté intemporel.
Tisba : Mais carrément, les prods américaines… Par exemple, « l’école du micro d’argent », on est d’accord, c’est du gros beatmaking. Mais si tu regardes les prods américaines, t’en as des centaines comme ça. « Genesis » de Busta Rhymes, « 2001 » de Dre, c’est des énormes claques, et ça sonne super moderne. Et le Wu Tang, l’écurie Rawkus, c’est notre adolescence.
Maya : quand on parle de rap, on parle surtout des rappeurs, des textes, de la façon dont ils posent le flow. Et les MC d’aujourd’hui posent leur flow comme ces mecs là l’ont inventé il y a maintenant 20 ans. Ils ont créé des techniques.

La structure du groupe est évolutive. Ayenalem n’est pas aujourd’hui ce qu’il était au début. Comment vivez-vous les départs, les arrivées, au sein du collectif ?
Lasta : Le premier bassiste, c’était Guillaume. Mais son départ n’a pas été choisi, bien au contraire. En fait, le projet du groupe de jouer sur scène s’est fait assez vite. Et ensuite on a rapidement voulu enregistrer, et donc axer les scènes sur une tournée de façon plus pro. Et Guillaume qui à l’époque était très investi dans des études supérieures, nous a dit, en prenant la mesure de cette évolution, qu’il ne serait pas forcément disponible pour nous accompagner, et qu’il préférait se concentrer sur ses études. Clairement, ça n’a pas été de gaieté de cœur pour lui de se mettre en retrait du groupe. Rien à voir avec un problème de compatibilité musicale. Il nous a confié à l’époque qu’il n’avait pas du tout anticipé l’évolution plus professionnelle du projet. Son cursus universitaire ne lui permettait plus de suivre le rythme d’une répétition hebdomadaire, et donc plusieurs fois, on s’est retrouvés sur scène sans lui, où on utilisait les lignes de basses enregistrées dans le mix que faisait Tisba. Quand on a commencé à bosser avec Mathieu, ça nous a fait un bien fou de retrouver cette présence en studio et sur scène, du fait de la touche et des sonorités qu’il apporte. Après il y aura peut-être des gens qui viendront s’ajouter au groupe, mais je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un, parmi les membres actuels, qui parte. Ça mettrait le groupe en difficulté si l’un de nous 5 venait à partir, parce que ce serait très compliqué au stade où nous en sommes de le remplacer.
Tisba : Aujourd’hui on est un vrai groupe, où chacun a sa part de créativité. On n’est pas interchangeables. Ça serait vraiment pénible par exemple, de faire une date alors que Maya n’est pas là, et de le remplacer par un autre guitariste. Ce n’est pas comme ça qu’on conçoit le truc. Si l’un de nous ne peut pas assurer une date, on annule la date.
Lasta : Ayenalem, c’est vraiment un groupe. A l’inverse de ce qui se fait souvent dans le rap, où les MC posent plus ou moins pour tout le monde et n’importe qui, ou encore un rappeur qui a son Dj fétiche mais dès que le gars est absent, il en prend un autre. Non. Nous sommes vraiment un groupe.

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Ca complique quand même un peu les choses pour faire des scènes. Et pourtant, vous en faîtes énormément. La soirée de lancement à La Java, vous avez mis le public en transe. Vous étiez récemment à Nîmes. Le public est-il toujours au rendez-vous ?
Lasta : franchement oui. On a même été étonnés lors de notre date au Circus à Lille, parce que c’était plein, et il y avait une super ambiance. On a aussi fait plein de dates avec quelques galères, des conditions techniques difficiles. Parfois, on fait des déplacements qui ne concordent pas avec nos vies respectives. Mais on en tire toujours le meilleur : on a eu la chance de jouer aussi bien devant 10 personnes, que 200 ou 2000, et on arrive toujours à capter le public. C’est intéressant aussi, une fois le show terminé, de pouvoir discuter avec des gens de 20 ans comme de 50. Chacun nous renvoie un regard différent sur notre musique. On n’essaie pas de s’adapter, au contraire on reste fidèles à nous même. Et certains nous disent qu’ils ne connaissaient rien au rap, qu’à la base ils n’aiment pas trop ça mais qu’ils ont vraiment apprécié notre concert, et passé un bon moment. Ça fait super plaisir. D’autres qui connaissent mieux le rap nous comparent à des groupes célèbres et ça aussi, c’est gratifiant.
Tisba : Je me souviens d’une date au Batofar où nos premiers morceaux, on les a joué à l’heure de l’apéro. Il n’y avait presque personne, et aucun applaudissement. Et à la fin du concert, c’était noir de monde et les gens étaient tous debout. Et dès que le concert est fini les gens viennent te voir, te demandent le prix du cd, l’adresse du site internet, etc…
Maya : C’est cool parce que les gens sont vachement disponibles. Surtout en province, Nîmes, Lille, Angoulême, à chaque fois ça s’est très bien terminé.
Tisba : à l’inverse, on a fait aussi pas mal de dates où le public, clairement, n’était pas là pour nous. Tu sens les gens pas spécialement intéressés ou attentifs, rassemblés pour un verre entre amis. Dans ces cas-là, on reste naturels. On n’essaie pas immédiatement de les faire sauter en l’air et hurler. On joue en faisant monter doucement la tension, en gardant pour objectif qu’ils sautent spontanément en l’air, même si c’est sur les derniers morceaux. Et souvent ça fonctionne : les gens se laissent embarquer.

Rançon du succès, les Majors, elles se bousculent en back stage ?
Ayenalem : euh… non ! (gros éclats de rires)
Lasta : Je ne suis même pas sûr d’avoir bien compris la question. backstage, je sais ce que c’est, mais Major… En plus, parfois, il n’y a même pas de backstage. Donc si des mecs voulaient venir nous voir, pas sûr qu’ils y parviennent.
Tisba : Non, carrément pas. Après est-ce qu’on a vraiment orienté les démarches dans ce sens-là ? Non. Pas spécialement.
Maya : De toute façon on n’est pas au niveau où les Majors vont venir nous voir.

Il n’y a pas non plus que des Majors. Il y aussi plein de petits labels que vous pourriez raisonnablement démarcher…
Tisba : En effet, c’est une possibilité. Jusqu’ici on était vraiment sur une dynamique indépendante et d’ autoproduction.
Maya : On pourrait, c’est sûr, tenter de contacter des petites structures, des petits labels, mais est-ce qu’ils vont vraiment aider à la diffusion, par exemple, plus que ce que toi tu peux réaliser avec ton petit réseau ? Pour l’instant, on se dit qu’à notre échelle, l’autoproduction et l’autodiffusion c’est suffisant.
Lasta : Pour « Amnésie passagère » on a envoyé quelques exemplaires promotionnels à des labels. Et on a eu des retours enrichissants. Le côté métissé de notre musique, ça peut être un avantage comme un inconvénient. « Vous pouvez plaire à un public au-delà du rap, mais ce n’est pas sûr que le public rap vous suive ». Tant que les labels, petits ou grands, ne peuvent pas identifier ta musique, voire la catégoriser, il y a un risque. Et à l’heure actuelle, rares sont ceux qui osent prendre des risques. Nous, on considère en revanche que c’est notre force de ne pas faire du tout public, ni de se contenter d’un seul style de son. Et on observe à nos concerts qu’on plaît à des gens d’horizons et d’âges totalement différents. On comprend tout à fait que notre musique représente un risque aux yeux des labels, parce que eux, leur démarche, ce sera de savoir avec quels groupes ils peuvent te caler sur une plus grosse date, te placer en première partie de pleins de groupes, ou simplement de se dire que non, ils ne pourront te caler avec personne, parce que la musique est trop ceci et pas assez cela.
Tisba : Et puis bon, on ne va pas se le cacher, notre démarche en indépendants, ça nous permet aussi d’être assez critiques envers les labels, les majors, etc… Ce n’est pas trop notre tasse de thé. On pense aussi qu’ils ont fait beaucoup de mal à la musique, et qu’ils n’ont pas su anticiper l’émergence de bon nombre de styles musicaux aujourd’hui bien ancrés. De plus, ils te proposent souvent des deals d’enfoirés. Donc clairement, on ne va pas se battre pour signer. On aurait pu se permettre d’être distribués pour le dernier album, pour le plaisir d’être présents en Fnac, mais franchement ce n’est pas notre priorité.

Tout en étant indés et autoproduits, vous affichez quand même des featurings assez costauds sur Amnésie passagère. Lucky Peterson et Rockin’ Squatt. Comment se sont déroulées les rencontres avec ces artistes ?
Lasta : Rockin’ Squatt, on ne l’a pas rencontré tout simplement parce qu’il est désormais basé au Brésil. On a d’abord contacté son label, qui nous a informé des tarifs. Sauf qu’à groupe autoproduit, moyens autoproduits.
Tisba : Il y avait quand même une connexion artistique à la base.
Lasta : Ah bah oui ! On n’a demandé à personne d’autre que lui. Donc ensuite, on a eu beaucoup d’échanges de mails. Il souhaitait connaître le thème, les sujets qu’on souhaitait aborder, la signification d’Ayenalem. Il nous a posé des questions qui montraient qu’il n’était pas là juste pour dire oui ou non selon s’il avait le temps ou pas. Il s’est impliqué.
Tisba : Donc on a essayé de se rencontrer à plusieurs reprises, mais ça n’a jamais été possible. Du coup, on l’a fait en mode new generation. Les moyens de communication modernes permettent de collaborer à distance.

Idem pour Lucky Peterson ?
Tisba : Alors là, l’histoire est différente.
Maya : On travaillait avec Tisba dans un café-concert du 95 où il est venu plusieurs fois en concert. On a donc eu la chance de le rencontrer. Il nous connaissait un peu, et le fait qu’il ait accepté de collaborer, ça montrait qu’il appréciait notre musique. Il a quand même pris du temps sur le calendrier de sa tournée pour venir enregistrer avec nous.
Tisba : Faut savoir que Boney Fields, le gars pour qui Maya est ingé-son, c’est quelqu’un qu’on connaît vraiment bien. Et Lucky Peterson a tourné très longtemps avec Boney Fields, ce sont de très bons potes. Lucky est basé aux États Unis, et Boney à Paris. Et donc, nous on avait ce morceau « Flashback », qui évoluait un peu comme un blues, on a tenté le coup. Nous on jouait au New Morning, lui revenait du festival de blues de Cognac je crois. Enfin ça s’est un peu calé à l’arrache. Bref, sur les 3 semaines de sa tournée en France, c’était les 3 seules heures où on pouvait le capter en studio et réaliser les prises. Au dernier moment, quand on commençait à se dire que ça ne se ferait pas, il est arrivé vers 10 heures du matin. On l’a enregistré à la maison, avec notre matos. Et c’est Maya qui a écrit le refrain.
Lasta : Ce qui nous a fait plaisir aussi, c’est qu’il nous avait dit qu’il n‘avait jamais fait de morceau avec des rappeurs, mais que ça l’intéressait vraiment. Il nous a aussi dit qu’en revanche il n’écrivait plus, qu’il fallait donc lui écrire sa partie.
Maya : D’autant que des featurings, il en fait, mais c’est toujours plutôt du clavier. Il n’avait encore jamais posé sa voix.
Tisba : C’est un super instrumentiste, mais c’est vrai qu’en featuring, il ne chante jamais.
Lasta : D’ailleurs au début de nos échanges, il croyait qu’on voulait qu’il joue d’un instrument.
Tisba : Et on lui a dit non, nous ce qu’on veut, c’est ta voix sur un refrain chanté. J’avoue que quand j’ai réécouté l’enregistrement, ça m’a fait quelque chose. Et puis avec Maya on a pris une bonne leçon de professionnalisme.
Maya : Bah, il est arrivé, je ne pense pas qu’il avait vraiment écouté le morceau. Donc on lui fait écouté le projet, on lui chantonne vite fait ce qu’on souhaiterait que ça donne. Et là, il fait 2 tests micro, 3 réglages, et hop.
Tisba : Faut préciser aussi qu’il sortait d’une autre session studio où il avait enregistré des claviers jusqu’aux environs de 5 heures du matin. On est allé le chercher à 8 ou 9 heures. Donc on lui fait écouter, il chantonne, et là on se dit « c’est bon, on rec’ ». Et là, quand il se met à vraiment chanter, t’as tous tes potentiomètres qui partent dans le rouge parce que le gars envoie le volume, un truc de ouf. Obligé de se détendre, et de la refaire.

Des featurings de cette stature, c’est très bien. Mais ça ne fait pas le son. Celui d’Ayenalem est vraiment unique. Comment fonctionne votre processus créatif ? Tout part d’un riff ? D’un sample ?
Lasta : Très souvent, ça part d’une prod’ de Tisba.
Tisba : En fait, tout au long de l’année, je fais des ébauches de prods. Je teste des samples. Je farfouille des trucs qui me font envie, j’essaie différents styles de beats. Et après, on a une sorte de serveur sur le net où je peux partager ces ébauches. J’informe les membres que des projets sont dispos à l’écoute. Et après c’est un peu à l’applaudimètre, quel projet plaît, à qui? Le résultat, c’est que certains projets que j’ai particulièrement kiffés, personne ne va réagir dessus. Pour d’autres où je n’ai pas spécialement d’inspiration, Lasta va grave kiffer le sample et se lancer direct en donnant des idées. Et donc à partir du moment où on se dit tous ensemble, que tel ou tel projet on va vraiment le bosser, là on part s’enregistrer à la campagne. Mais l’idée, c’est de toujours laisser la place à la créativité de chacun. Surtout parce que je dois laisser la place à la guitare et à la basse. Parfois, ça peut tout modifier. Selon l’accord de guitare que Maya va ajouter, ça peut amener à changer complètement le sens initial du sample. À chaque fois que quelqu’un apporte quelque chose de nouveau, comment dire ?, je sens la chanson évoluer d’une façon que j’aurais jamais pu imaginer. C’est ça, je pense, qu’on aime bien dans notre processus créatif. L’objectif, c’est vraiment de se laisser surprendre par ce que les autres vont pouvoir proposer.
Lasta : On est créatifs tout le temps. Et on a la chance de pouvoir s’isoler à la campagne pour vraiment enregistrer. Mais on y va toujours avec un squelette.
Tisba : C’est l’occasion pour les musiciens de peaufiner leurs parties, mais en gros, on est à 100% dans le son pendant une semaine.
Lasta : Si Maya a envie de se poser 2 heures à chercher la bonne suite d’accords de guitare, il peut, alors que quand tu payes un studio, tu n’as pas cette possibilité. Si t’as le créneau 10/18, faut que t’arrives avec ton morceau fini, que tu saches déjà ce que tu vas faire. Tu n’as pas le temps de chercher ou changer quoi que ce soit. Là-bas, c’est les premières fois où j’écris vraiment. J’arrive avec plein de textes, que je modifie selon ce qu’Omega apporte. D’autres textes, on va les écrire à deux. Quand on allait chez Street Rockaz pour faire des morceaux mixtape, je ne me le permettais jamais.
Tisba : Ce n’est pas le même travail. Bien sûr tu peux faire ta musique étape par étape. D’abord l’instru, ensuite ajouter les parties de guitare ou de basse, et enfin enregistrer les voix. Mais tu n’auras pas le même résultat. Ça sera peut-être un peu plus forcé. Il y a quelque chose d’assez spontané à être en groupe, de kiffer, de faire la teuf en même temps ensemble. D’être en mode son non-stop. D’écouter ce que l’autre fait et d’interagir collectivement. À mon sens, ça donne de meilleurs résultats.
Lasta : Je pense qu’il y a aussi le fait que maintenant, on est tous orientés vers la scène et ça impacte vraiment notre processus créatif. Le premier album, « Les yeux du monde », ça se sent à l’écoute que la scène n’était pas encore un élément déterminant. Tandis que maintenant quand j’écris, je me demande toujours si le morceau serait bien pour un live. Maintenant, on a une manière de travailler en studio qui résulte de nos expériences de scènes.

En terme de beatmaking, les samples sont extrêmement variés. On n’en a pas reconnu beaucoup. Le petit sifflet d’intro sur « An Nou Aye », mon petit doigt me dit que c’est français, non ?
Tisba : C’est François de Roubaix, oui ! C’est un extrait de la Bande Originale du film « Les Aventuriers », intitulé « Journal de bord »
Donc petite exclu pour nos lecteurs, ci-dessous le titre de Ayenalem :


Sample original :


Jolie transition pour interroger celui qui depuis le début essaie de se cacher! Omega, pourquoi ce recours aussi fréquent au créole ? N’y a-t-il pas un risque que le propos reste inaccessible à la plupart?
Omega : En fait, comme je l’ai dit tout à l’heure, je viens du dancehall. Donc, pour en revenir à mon processus créatif, en quelque sorte, les mots viennent tout naturellement en créole. J’ai presque envie de dire qu’il me faut faire un effort supplémentaire pour écrire en français. Justement parce que la vibe qui m’inspire et que j’exprime en créole, disparaîtrait si je l’exprimais en français. Ce sont deux langues qui ne sonnent pas de la même façon. Maintenant, je sais bien, on me l’a fait remarquer plusieurs fois, que ce serait bien de pouvoir accéder aux traductions. C’est un aspect auquel nous avons déjà réfléchi et par le biais du site internet, on pourrait effectivement proposer les textes originaux et donc aussi leurs traductions. Il y a plein d’artistes antillais, comme par exemple Admiral T, qui proposent aussi des morceaux en français, parce que tu as besoin, en tant qu’artiste, que ton public puisse comprendre ce que tu dis. La même raison fait qu’il continue de proposer des morceaux en créole. Et le public accepte.
Tisba : Avec Omega et le créole, on accède à une autre musicalité. Cette langue permet des choses que le français ne permet pas. Et puis en fait, on ne se pose pas vraiment la question. Personnellement, ça ne me dérange pas plus que ça de ne pas tout comprendre aux textes dits en créole.
Maya : C’est comme les corses. (Rires) Tout le monde ne comprend pas le corse.
SW : Nous ne connaissons pas de groupe de rap corse.
Lasta : Bah si. Il y a I Muvrini. (Rires)

En ce qui concerne la scène, votre moteur et votre objectif, comment démarchez-vous les programmateurs ? Avez-vous des contacts particuliers avec les réseaux associatifs régionaux ?
Lasta : On a surtout la chance d’avoir Koko, notre manageuse, qui nous aide au booking. Je ne pense pas qu’elle ait spécialement de contacts sur l’Ile-de-France, mais sa personnalité ajoutée au fait qu’en nous accompagnant, elle a réussi à être identifiée, nous ont permis d’être associés à beaucoup d’évènements. Et quand ce n’est pas encore le cas, au moins notre nom circule. Elle travaille aussi à élargir notre panorama à d’autres régions.
Tisba : Elle est originaire de Lille, ce qui fait qu’on a pu jouer à plusieurs reprises là-haut. Et on sait maintenant qu’on y a un public. Il y aussi le réseau du 95, étant originaires de là-bas, Lasta et Omega étaient déjà identifiés. Et comme Maya et moi, on travaillait dans un café-concert, on connaissait déjà un peu les gens de ce réseau. Ça a aidé à ce qu’Ayenalem soit identifié. Donc de fil en aiguille, on a eu la chance d’obtenir des résidences dans divers endroits. Nos meilleures dates, on les a réalisées dans le 95.
Lasta : En effet, ça nous a permis de jouer dans de bonnes salles de concert, de faire de belles premières parties. Après, on a anticipé. Il y a un peu plus d’un an, on a pris contact avec des programmateurs, en sachant que l’album arriverait à l’automne 2013, et nos dates vont se dérouler au début de 2014. On a suivi un certain timing au niveau de la communication, pour que les gens soient informés un maximum, en envoyant des exemplaires de l’album en amont.
Tisba : Là on a une bonne date en février, à La Grange à Musique : on fait la première partie de Clear Soul Force (groupe de rap indé originaire de Detroit – USA, et signé sur Fat Beats. À suivre NDLR) pour la St Valentin. On partagera la scène avec Pumpkin, qui a bossé avec DJ Vadim et 20SYL, et Billie Brelock. Ça va être une bonne date. On va tout faire pour multiplier les dates en Ile-de-France et sur Paris.
Lasta : Et faire un peu plus de vidéos. « Guerriers Pacifistes », c’est notre 3e clip, après « Ni l’un ni l’autre » et « En attendant ». La vidéo n’est pas notre point faible ; on a fait beaucoup de vidéos de live. On a un peu négligé notre présence sur internet, mais on y travaille. Et là, bien sûr, la vidéo est indispensable. Donc on a ce projet de sortir au moins 2 vidéo-clips supplémentaires en 2014. On aime beaucoup travailler avec des collectifs de vidéastes qui évoluent un peu comme nous, en indépendants, surtout lorsqu’ils arrivent avec des propositions, des idées de scénarii, parce qu’ils ont écouté la musique et les textes, et que ça leur a plu.

Dernières questions :
Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ? De qui selon vous ne parle-t-on pas assez ?

Lasta : Raisonnablement ? Ramener un Emcee américain, un Talib ou un Nas, en featuring… Là, je pense à Rocé. C’est quelqu’un qui met des bonnes claques. Que ce soit ses instrus ou ses textes, j’admire. AKH évidemment.
Tisba : Les mecs de Loop Troop, les suédois.


Interview par Myst
Plus d’infos : ayenalem.com