Starwax magazine

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A STRANGE WEDDING INTERVIEW

A STRANGE WEDDING INTERVIEW

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En 2018, A Strange Wedding avait signé un premier Ep sur Worst Records. En 2021, il revient avec six titres, toujours sur le label dirigé par Les Fils de Jacob. « Black Magic Rituals » explore les styles et fusionne la trance, l’EBM, les breaks, l’ambient et le downtempo. Dès le premier morceau, l’auditeur s’abandonne dans une immersion chamanique. Le didgeridoo très présent, les percussions, les mélodies suaves ainsi que les voix sporadiques dégagent une atmosphère planante. Les sonorités psychédéliques procurent un effet hypnotique. A Strange Wedding transpose minutieusement chaque élément et une esthétique aquatique s’infiltre tout au long du Lp. Le producteur nous parle de ses influences, la façon de travailler son empreinte introspective, l’impact recherché sur l’auditeur et le public lors de ses prestations Live. Installé à Saint_Étienne, il fait partie de Positive Education. Cette organisation met en place un des festivals les plus réputés sur la scène alternative. La programmation est très ciblée et l’évènement revendique un esprit de liberté et de tolérance. Sa rencontre avec le crew PEF a été un tournant dans sa carrière et dans son rapport à la musique électronique. A Strange Wedding nous décrit sa vision du partage ainsi que les corrélations entre la musique et la « manière de faire la fête ».


Comment as-tu découvert la musique électronique ?
Mes premiers souvenirs de musique, en général, proviennent de mon père. Il écoutait de la pop et tout ce qui passait à la radio. Je me rappelle des longs voyages en famille, huit heures dans la voiture à écouter la radio et sa grande collection de Cds. Aujourd’hui, je sais qu’il y avait du Jean-Michel Jarre et du Daft Punk, mais à l’époque je n’avais pas conscience des différents genres musicaux. J’aime bien cette innocence d’écouter de la musique juste pour ce qu’elle fait ressentir. C’est quelque chose à laquelle, j’ai plus de mal aujourd’hui. Je dirais que mes premières vraies expériences de musique électronique, c’est vers la fin de mon adolescence. Je n’étais pas encore majeur mais je faisais plus âgé. Du coup, vers l’âge de 16 ans, j’ai commencé à sortir en club à Toulouse. Pour moi, qui viens d’une famille assez protectrice, c’était vraiment quelque chose de fort. C’était la découverte d’une nouvelle musique, de nouveaux espaces et d’une nouvelle manière de faire la fête. Et tout ça avec une forme de transgression. J’aimais beaucoup ça. Et lors de ces premières expériences, la musique électronique était indissociable de l’espace. Elle n’existait que dans le club et la nuit. Même si mon rapport à la musique électronique a vite changé, ça a rendu cette initiation d’autant plus forte.

Quand as-tu commencé à produire ?
J’ai commencé la production par hasard. Lors de mes premières sorties en club, j’avais une vraie passion pour les montages et les retouches photo sur Photoshop. Un jour, un pote avec qui je faisais ça, m’a dit : « mec, j’ai un logiciel pour faire comme Photoshop, mais avec du son ». Au début, je n’y croyais pas du tout, mais le weekend même mon pote m’a installé FL studio 7 sur l’ordinateur familial. Je suis tombé accro dès les premières minutes.

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Que faisais-tu avant ton projet A Strange Wedding ?
J’ai été autodidacte pendant plusieurs années. Je n’avais pas les sous pour investir dans un vrai studio et je ne connaissais pas d’autres producteurs. Du coup, j’ai passé plusieurs années à me faire dix tutoriels par jour sur YouTube et à télécharger autant de plugins et de samples que je pouvais. J’étais plus dans une boulimie de savoir sur la technique que dans l’élaboration d’un projet musical personnel. C’est une période qui influence encore ma manière de produire aujourd’hui. Plus tard, j’ai commencé à orienter ma production quasi exclusivement sur de la techno. J’aimais beaucoup la vibe des italiens et de la deep techno mais j’avais un spectre très large et je n’hésitais pas à aller sur des sons beaucoup plus froids et bruts. Cette période techno a duré quelques années jusqu’à ce que je déménage à Saint-Étienne pour mes études, avec un gros ras le bol de la techno et de la house qui était proposées dans les clubs à Toulouse. J’ai rencontré les gars de Positive Education et je pense que ça a été un des plus gros bouleversements de ma vie, notamment dans mon rapport à la musique. Ça m’a donné le goût d’essayer de faire autre chose. J’ai pas mal cherché du côté de la musique industrielle et, un jour, j’ai envoyé par hasard un morceau de Neel à 90 bpm au lieu de 128 bpm. J’ai été flingué par ce qui sortait des enceintes. J’aime bien penser que A Strange Wedding est né ce jour-là.

Quelles sont les artistes qui t’influencent ?
Un artiste qui m’a vraiment influencé au début de mon projet A Strange Wedding, c’est Katzele. Son label Malka Tuti et les mix qu’il sortait ont été une immense source d’inspiration. J’ai d’ailleurs eu la chance de voir un showcase MK au Monticule Festival, une expérience incroyable qui a beaucoup marqué mon idéal musical. J’aimais vraiment le mélange d’influences et de genres qu’ils arrivaient à opérer. J’ai aussi été très influencé par les artistes du très regretté Salon des Amateurs à Düsseldorf et par leur approche du downtempo et de la trance. Récemment, j’ai fait un grand retour sur mes influences deep techno en concevant le côté psychédélique de la trance, mais avec un travail des éléments plus fin et élégant. Notamment chez des artistes comme Feral ou Primal Code chez Hypnus Records. J’ai aussi un gros crush pour la musique de Woody92, Spekki Webu et Vector Trancer, toujours dans des mélanges très psyché avec de la trance, de la techno, de la psy, de la tribe… Ils n’ont aucune frontière. Ils apportent vraiment, dans leur domaine, la recherche de nouvelles esthétiques qui émergent en ce moment dans la musique électronique en général.

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Quel matériel as-tu utilisé pour produire « Black Magic Rituals » ?
Pour produire « Black Magic Rituals », j’ai utilisé tous les outils que j’avais à ma disposition : pas mal d’enregistrements de jam faits sur des synthétiseurs tels que Neutron, Virus, Minilogue, Blofeld, MicroBrute… qui m’ont servi de matière première pour créer la plupart des éléments d’ambiance. J’ai aussi cherché beaucoup de samples audio sur internet et dans ma collection, notamment pour le didgeridoo et les voix qu’on entend au début du Lp et la plupart des éléments de percussion. Le plus gros du travail a été la partie de traitement. J’ai utilisé de nombreux outils numériques pour transformer l’ensemble des sons en un paysage aquatique voir marécageux. D’ailleurs, ce son a été produit en deux fois. J’ai d’abord fait une version brute que j’ai reprise un an plus tard pour faire tout le traitement et le mixage.

Quelles ont été tes inspirations pour produire le morceau « Three Dimensional Layers Of Thoughts » ?
J’ai été très inspiré par des textures aux sonorités très primaires que j’écoute et que je joue assez souvent, notamment l’artiste Byron Metcalf ou encore l’album « Sakrayaami – Didgeridoo Trance Formations ». J’avais vraiment envie de mettre le didgeridoo au centre d’un morceau de cet Lp car c’est l’un de mes instruments préférés. A chaque fois que j’en entends ça me fait partir et ça ne rate jamais. Un pote m’a prêté le Deepmind 12 de chez Behringer, un synthétiseur qui me faisait de l’œil depuis un moment. J’ai eu un gros feeling dessus et j’ai enregistré en une nuit tout un tas de séquences que j’ai ensuite mises bout à bout par-dessus un sample de didgeridoo et des percussions assez basses qui marquent le temps. Même si le morceau n’a rien de minimaliste, j’aimais bien le fait de travailler avec deux samples et un synthétiseur. Il y avait une connexion assez forte à la matière sonore que j’étais entrain de produire.

Quels effets recherches-tu sur l’auditeur ?
Cet Lp est conçu pour être une musique qui s’écoute et qui se danse. J’aime l’idée qu’elle fasse danser autant le corps que l’esprit. Mais contrairement à mon premier Ep qui avait, comme point de départ, l’idée de créer une ambiance précise pour l’auditeur, celui-ci est beaucoup plus introspectif et introverti. Je voulais mettre en musique ce que je cherchais à entendre et ressentir sur un dance-floor. Et ce, toujours dans l’idée d’un partage de cette musique, mais avec une origine plus personnelle. Avec la crise actuelle, il me tenait à cœur de proposer un Lp qui joue beaucoup sur l’idée de paysage sonore. Le but principal, c’était avant tout de faire voyager l’auditeur, de l’immerger complètement dans des ambiances, de le faire traverser des espaces non matériels. Ces paysages sont façonnés par les esthétiques que j’aime, comme le psychédélique, la dimension ritualiste de la musique, la magie, le mystique… « Black Magic Rituals » c’est aussi un défi technique que je me suis lancé, celui d’arriver à déployer ces paysages sonores de manière cohérente à travers plusieurs genres, sur différents tempos et en utilisant toutes mes ressources pour les rendre les plus immersifs possible.

Considères-tu ta musique comme « physique » ?
L’idée de paysage sonore que j’évoque précédemment construit inévitablement un questionnement sur la matérialité. De ce point de vue-là, je ne la décrirais pas comme physique mais plutôt comme une projection immersive, qui pose la question de la dualité matériel/immatériel. En revanche, pour avoir beaucoup joué mes morceaux en Live, surtout ceux de mon premier Ep, je pense que ma musique prend une dimension très physique sur un floor. Quand tu arrives avec des sons à 90 bpm à 3 heures du matin dans un club, il y a toujours un moment un peu flottant au début. Mais ce flottement se transforme en danse, avec cette idée d’explorer de nouveaux gestes sur un tempo inhabituel et ça emmène le public. A la fin de mes Lives, je vois les gens, devant moi, danser n’importe comment. C’est dans ces moments que la dimension physique apparait vraiment. C’était d’ailleurs mon principal point de repère pour savoir si le Live était apprécié. Plus les gens faisaient des danses chelou et plus j’étais content.

Tes productions reflètent-t-elles le besoin de nous recentrer sur l’essentiel et échapper à la frénésie de notre société ?
C’est une question assez complexe parce qu’elle prend en compte beaucoup de choses. Premièrement, ma musique n’a aucune intention d’être un modèle, ni descriptive, ni comportementale. Elle est une invitation à entrer dans un monde à l’esthétique particulière. Comme je disais ci-dessus, ce Lp présente un aspect plus introspectif que mes précédentes productions. Je suis convaincu que chacun est libre de la lecture qu’il peut avoir d’une production artistique. Si la mienne est vue comme une invitation à l’introspection, à sonder son intérieur et à plus s’écouter, j’en serais ravi, mais j’accepte aussi que ça ne soit pas le cas. Je dirais que ma musique n’a pas non plus un statut de proposition sur la société dans laquelle nous vivons. En tout cas, pas directement. Même si ça fait longtemps, il ne faut pas oublier qu’il y a une réalité très physique derrière les musiques électroniques. Ma musique est directement liée à une manière de faire la fête. C’est cette manière de faire la fête qui pose des questions sur notre société et qui tente d’amener des éléments de réponse. Un exemple serait le META (META – Zone Libre est un concept développé par Metaphore Collectif basé à Marseille, ndlr), qui pour moi est une magnifique invitation à repenser la notion de communauté et les relations entre les personnes qui la compose, dans toute la beauté de nos différences. Je pense que ma musique n’est pas vectrice de questionnement si on la considère seulement en tant que telle, il faut l’envisager comme partie intégrante d’un système qui a une matérialité, une spatialité, avec des personnes qui se bougent pour le faire vivre.

Quels sont tes projets pour 2021 ?
2021 c’est beaucoup de projets commencés en 2020 qui vont prendre vie. Il y a des collaborations dont Ultra Low Velocity avec Antoine Hernandez, le co-programmateur de Positive Education. Un autre projet avec Jan Lou qui me tient vraiment à cœur et la poursuite du projet commencé au Positive Education Festival de 2019 avec Christian Coiffure. Un vinyle à paraître sous le projet Ultra Low Velocity chez la famille bretonne KRAKZH, le label de Théo Muller, et plusieurs autres projets sont actuellement en cours. Sur un plan plus personnel, 2021 sera aussi la fin de mes études ce qui devrait me laisser plus de temps pour le studio, du temps que j’aimerais mettre à profit pour finir mon nouveau Live. Je bosse aussi sur un album/Live d’ambient que j’aimerais finir avant 2022. Je n’en dis pas plus.

Texte par Sabrina Bouzidi / Lp artwork par Victoria Audouard